Couverture livreQu’est-ce qui se passe lorsque nous éprouvons un sentiment de liberté ? Comprendre ce qui conditionne l’émergence d’un sentiment de liberté permet d’en savoir plus sur ses instrumentalisations idéologiques.

Le sentiment de libération

« Quand nous sentons que nous agissons avec un excédent de force, nous nous sentons libres. » Cette phrase de Nietzsche, tirée des Fragments posthumes (printemps 80), souligne un ressort essentiel du sentiment de liberté et par là de ce que nous recherchons lorsque nous désirons l’éprouver à nouveau. Du point de vue de l’individu agissant, le sentiment de liberté relève d’un écart entre l’effort requis pour le succès de l’action entreprise et le pouvoir excédentaire dont procède cet effort, c’est-à-dire entre la difficulté à surmonter et la puissance dont on dispose pour le faire.

Maine de Biran en proposait une formule encore plus synthétique lorsqu’il définissait la liberté par « le sentiment d’un pouvoir en exercice », étant entendu que nous ne sentons notre pouvoir d’agir que si celui-ci rencontre suffisamment de résistance. Ce qui s’applique aussi à la pensée (qui, rappelons-le, demeure un acte!).

L’expérience de la contrainte conditionne dans et par son dépassement l’expérience de la liberté, parce qu’il n’y a pas de sentiment d’efficacité ou de puissance qui ne soit précédé du sentiment d’une résistance. Dans cette perspective, l’expérience de  liberté se fait sentiment de libération: perception conjointe d’une résistance surmontée et d’une puissance d’agir accrue.

Cette approche psycho-physiologique du sentiment de liberté pointe du doigt le caractère irréductiblement protéiforme des situations qui peuvent le susciter: balade dans la nature, création artistique, activité spéculative, pratique sportive, etc. Le sentiment de liberté s’enracine dans des perceptions qui entrelacent mémoire et imagination. Aussi l’image de la contrainte – actuellement éprouvée ou remémorée – est-elle indissociable du sentiment de liberté.

Une balade dans de grands espaces ou un changement durable du mode de vie peuvent ainsi procurer un sentiment de liberté, non pas nécessairement par la levée d’une contrainte éprouvée dans un passé immédiat, mais par la réactualisation du souvenir de cette contrainte qui permet la visualisation d’un contraste offert par la réalité actuelle. Inversement, l’apparition d’une contrainte nouvelle peut-elle être le révélateur – du point de vue subjectif – d’un état antérieur alors perçu comme libre. C’est d’ailleurs ce contraste qui est manifeste dès l’Iliade d’Homère, dans les occurrences de l’adjectif « eleutheros« .

L’instrumentalisation du sentiment de liberté

Ce processus a pour corollaire un processus observable dans les discours qui nous environnent, et plus largement dans l’histoire. Pour susciter un sentiment de liberté, chez un individu ou un groupe d’individus, il faut à la fois imposer avec force – force médiatique, rhétorique, ou même physique – la représentation d’une résistance et, conjointement, fournir la représentation d’une puissance, d’un moyen, propre à supplanter l’obstacle.

Rendre la puissance visualisable par des promesses tout en renforçant ce qui l’aliène, telle est la délicate stratégie qui suppose un long procès d’acculturation, et qui fait qu’une servitude n’est jamais volontaire mais souvent en partie désirée pour le sentiment de libération auquel on l’associe, aussi fruste soit-il.

Stigmatiser l’étranger pour nous présenter comme émancipatrice l’image d’une sécurité armée et emmurée est une des illustrations les plus courantes de cette dialectique. L’histoire en contient de nombreuses autres.

L’indispensable vigilance critique

« Renoncer à sa liberté, c’est renoncer à sa qualité d’homme », résumait Rousseau dans Du Contrat Social. L’humanité en l’homme s’exprime dans son désir d’émancipation. Mais, comme pour tous nos désirs, le contenu que nous donnons précisément à notre désir de liberté est mis en forme par la culture dans laquelle nous vivons. Par ces configurations culturelles omniprésentes, nous pouvons en venir à désirer des formes d’assujettissement qu’on nous a présentées comme émancipatrices, non pas absolument, mais relativement à une situation ponctuelle jugée indésirable.

En appeler à la vigilance critique (quant aux discours destinés à susciter notre obéissance ardente) n’ôte rien à la positivité et à la nécessité des aspirations à la liberté! Ce constat rend simplement compte de la structure affective et indissociablement sociale des représentations – notamment philosophiques – de l’aliénation et de la liberté. L’aveuglement n’est pas une fatalité historique. Il opère lorsque les discours font oublier l’humain dont le sacrifice est présenté comme nécessaire à la liberté.

Ricœur écrivait dans Histoire et vérité que « prendre au sérieux la violence de l’histoire, c’est déjà la transcender par le jugement ». Au fond, prendre au sérieux les stratégies de manipulation qui instrumentalisent le désir d’émancipation, c’est se rendre attentif aux sirènes hypostasiantes de l’aliénation – celle d’autrui n’allant jamais sans la mienne – et tâcher de leur résister. Cette vigilance conduirait à leur substituer un horizon pratique négatif: celui de ne jamais subordonner la souffrance à une promesse de salut.