Dans un article du Cahier du Grif n°46 intitulé « Le désordre philosophique » (1992), la penseuse Barbara Cassin met en œuvre l’idée qu’elle défend : on peut philosopher autrement qu’en s’inscrivant dans le modèle universitaire et masculin de la rationalité unilinéaire… On peut philosopher dans, avec et par du désordre. C’est d’ailleurs ainsi que les femmes philosophent ou ont produit ce que les censeurs institutionnels nomment de la « fausse philosophie ».

Avec un style au premier abord déroutant, B. Cassin ne cherche pas à  montrer que les femmes pensent elles aussi depuis cette même rationalité étroite, promue par des siècles d’histoire des philosophes. Il ne s’agit pas de montrer qu’elles philosophent elles aussi comme des hommes, c’est-à-dire selon le strict « ordre des raisons » cher à Descartes. D’ailleurs, lorsqu’elles le font, en certains lieux dédiés, elles n’en seront pas moins disqualifiées. Comme le remarque B. Cassin, on les accusera d’amateurisme. Plus largement, ajouterais-je, si elles obéissent aux normes, on les accuse d’être scolaires. Et si elles les transgressent, on les rejette de la discipline. La philosophie institutionnelle est un royaume comme tel en proie aux stratégies de pouvoir et de discrimination.

L’enjeu de B. Cassin n’est donc pas de justifier par la raison la pratique féminine de la philosophie. C’est justement cet ordre des raisons qu’il s’agit de rompre. Non pas démontrer mais mettre en œuvre l’idée mise en avant au début de l’article, à savoir que pour les femmes, philosopher consiste à mélanger des restes.

« Je m’intéresse aujourd’hui seulement à ceci : les restes, les rognures de discours. Une femme, par essence ou par accident, accommode toujours les restes, ses restes, elle sait faire des ragoûts (hachis parmentier, lasagnes, pain perdu). »

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Anacostia, D.C. Frederick Douglass housing project.: Mother watching her children as she prepares the evening meal (NYPL)

Voici le lieu depuis lequel les femmes philosophent : la cuisine. Non pas celle d’un restaurant où le menu prescrit la sélection des ingrédients de premier choix. Mais celle du quotidien où l’on trouve ce qui n’a pas encore été consommé. Une femme cuisine toujours les restes, et il importe peu de savoir si ce « toujours » est une affaire d’essence ou d’accident, de nature ou de culture. Il se trouve qu’elle le fait, qu’elle sait le faire, qu’elle le fait toujours d’après la philosophe, qui passe du « je » aux « femmes » en général sans se justifier, sans en parler.

On comprend alors qu’aller à la racine du geste philosophique n’est pas une affaire de rationalité méthodique, mais de perception, d’affinement de la perception, de goût dans tous les sens du terme et même de ragoût.

Ce texte fait donc ce qu’il dit : il produit du désordre philosophique, du ragoût philosophique. Il n’argumente pas contre la « vraie philosophie », la philosophie dominante de l’université, de « l’université des hommes » précise B. Cassin. Ici, sans demander aucune permission (n’est-ce pas un trait du féminisme ? Ne devrait-ce pas être un trait de la philosophie ?), elle envoie bouler la norme patriarcale de la « vraie » philosophie en produisant un discours hybride, en hybridant des restes de repas antérieurs. Aussi y reprend-elle deux textes déjà publiés antérieurement, l’un dans la Nouvelle Revue Française et l’autre dans la Revue de philosophie ancienne. Ces textes sont liés par des propos introductif et conclusif qui donnent à l’ensemble un sens original, un goût inédit. Elle mélange donc du neuf et de l’ancien tout en conservant l’hétérogénéité des différents bouts : elle fait bien un ragoût. C’est ce fil directeur  que j’essaie de ressaisir ici.

Philosopher en cuisinant les restes

Le propos porte donc sur « les restes, les rognures de discours » que les femmes savent accommoder. Rognures, restes, renvoient à ce qui a été découpé puis laissé de côté, écarté, c’est-à-dire ce que la sélection n’a pas retenu mais qui demeure présent, à la marge, pour peu qu’on veuille bien y regarder. Les accommoder, c’est donc reprendre et mélanger ce qui est rejeté par la logique de premier choix et c’est là un geste féminin pour B. Cassin.

« Pour le dire sans ragoût : ce qu’il y a de femme(s) dans les philosophes (de femmes qui sont reconnues philosophes, de féminin dans les philosophes) est à mon avis l’inarrêtable mélange des registres. Il ne s’agit pas là du tissage des textes, mais d’une discordance, d’une multiplicité intime de voix, d’une mue perpétuelle qui ne serait ni accidentelle, ni épisodique. »

Ici, « ce qu’il y a de femmes dans les philosophes », c’est ce que refoule la norme académique de la « vraie philosophie ». Selon cette norme, ce qui définit la discipline philosophique, ce qui la clôture, c’est la nécessité donc la possibilité (tu dois donc tu peux, pour reprendre la formule kantienne) d’une pensée figée dans des énoncés prédicatifs invariables donc vrais, d’une pensée qui s’arrête pour entrer dans un cadre cohérent, dans la « doxa » de l’harmonie. C’est cette doxa qui définit en premier lieu ce qui apparaîtra par contraste comme « dissonant », donc comme non-philosophique. On comprend donc bien qu’est féminine en ce sens toute pratique de la pensée qui sort du cadre homogène de la rationalité étroite.

Et au fond, cette pratique féminine de la pensée, c’est la pratique de la pensée tout court, au sens où le mélange et le flux définissent essentiellement la pensée. On comprend par là pourquoi B. Cassin accommode ici deux textes imprégnés de la posture du philosophe Cratyle, qui prenait au sérieux le devenir incessant des choses comme des pensées. Si la philosophie est un acte de pensée, elle ne peut pas ne pas consister en autre chose qu’un mélange discordant.

Nous philosophons en remuant parce que la pensée est de l’ordre du vécu, de l’empeiria. 

« Pour ma part, je prétends que nous philosophons toutes en muant, remuant, mélangeant les sensibilités, les aperceptions, les contacts avec les phénomènes, les bouts d’existence et les mises entre parenthèses, que les pensées nous sont d’autres bouts d’existence et de mises entre parenthèses, que nous croisons, corsons, rasons les genres et les styles. Les styles ne nous sont pas constitutifs, ne sont pas pour nous ou par nous constitués. Nous ne savons ni ne voulons respecter l’ordre des styles. C’est là ce que j’appelle, à nouveau avec mauvais goût, le désordre philosophique. »

Ce désordre philosophique est donc jugé de mauvais goût, inconvenant, parce que la parole philosophique des femmes se tient trop au contact des phénomènes, de nos épreuves sensori-affectives du réel, de nos pensées telles qu’éprouvées sous le mode du pathein, au lieu de s’en être écartée au profit d’une pureté idéelle. Les femmes philosophent depuis les pensées qu’elles vivent en les mélangeant. Elles font mijoter pour créer des saveurs, c’est-à-dire de nouvelles pensées.

Quand Platon critiquait la cuisine

Or, même si aucune note de bas de page ne nous y reconduit, on ne peut pas ne pas penser au propos critique que Platon tient au sujet de la cuisine dans le Gorgias. Comme on vient de le voir, B. Cassin insiste d’emblée sur la dimension culinaire de la philosophie des femmes. La « fausse philosophie » – c’est-à-dire celle des femmes vue depuis la norme universitaire et socio-historique – cette philosophie labellisée comme fausse, c’est de la « vraie cuisine » dit-elle.

« dans le ragoût stricto sensu, les goûts se mélangent, on fait revenir le vieux avec du neuf, c’est vraiment de la cuisine. »

Or, dans un passage du Gorgias, au moment où Polos intervient dans la discussion entre Socrate et Gorgias pour défendre la valeur de la rhétorique, Socrate mentionne par analogie le cas de la cuisine. Il lui reproche de chercher à être ragoutante, c’est-à-dire de chercher à susciter le plaisir des papilles, donc du corps, plutôt que de connaître ce qui est réellement bon pour lui (= objet de la médecine). Ainsi Socrate affirme-t-il :

« C’est ainsi que la cuisine s’est glissée sous la médecine et feint de connaître les aliments les plus salutaires au corps, si bien que, si le cuisinier et le médecin devaient disputer devant des enfants ou devant des hommes aussi peu raisonnables que les enfants (des femmes?), à qui connaît le mieux du médecin ou du cuisinier, les aliments sains et les mauvais, le médecin n’aurait qu’à mourir de faim. Voilà donc ce que j’appelle flatterie et je soutiens qu’une telle pratique est laide… parce que cette pratique vise l’agréable et néglige le bien. J’ajoute que ce n’est pas un art, mais une routine, parce qu’elle ne peut expliquer la véritable nature des choses dont elle s’occupe ni dire la cause de chacune. Pour moi, je ne donne pas le nom d’art à une chose dépourvue de raison. »

On retrouve là l’argument platonicien récurrent : ce qui affecte le corps et lui procure du plaisir est nécessairement irrationnel en lui-même et en ses effets trompeurs.

Pourtant, si l’on reconnaît la dimension sensible, affective, mouvante et incessante de la pensée, comme le fait B. Cassin en suivant le Cratyle héraclitéen qu’elle retravaille, l’hybridation et le désordre refoulés par les autorités philosophico-institutionnelles apparaissent comme les actes d’une philosophie conséquente. En mélangeant des bouts d’expérience de pensée divers et variés dont le discours philosophique académique ne veut pas, les femmes philosopheraient dans et par le désordre.

Ce que la philosophie institutionnelle craint et refoule

Ballantine - Grover Whalen cooking steak (NYPL)

Ballantine – Grover Whalen cooking steak (NYPL)

Au risque d’ajouter un peu de désordre à un tel propos, il semble bien que ce qui est en jeu ici n’est pas l’essence d’une pensée féminine, mais l’essence de la pensée « tout court », telle que se laisse apercevoir dans les discours qualifiés de « non-philosophiques » des femmes, justement parce qu’elles sont écartées – comme des restes – des instances de pouvoir présidant aux normes philosophiques. Dans leur manière de cuisiner le ragoût, c’est-à-dire dans leur manière de penser, il en va d’une forme d’authenticité perdurante, non assimilée.

Sur ce plan méta-philosophique donc, l’accent mis sur le matériau (les restes, les ingrédients culinaires) pointe du doigt et questionne sans le dire la distinction héritée entre penser et philosopher. Cette distinction n’a peut-être jamais été aussi nette que pour Descartes qui, à la fois fournit une définition radicalement large de la pensée et, en même temps, restreint non moins radicalement la procédure philosophique proprement dite.

« Qu’est-ce qu’une chose qui pense ? C’est-à-dire une chose qui doute, qui conçoit, qui affirme, qui nie, qui veut, qui ne veut pas, qui imagine aussi, et qui sent. » (Méditations métaphysiques, 2nde)

Définition très large donc de l’acte de penser (qui comprend l’imagination et la sensation) là où les Règles pour la direction de l’esprit, les Principes de la philosophie et le Discours de la méthode insisteront sur une nécessaire hyperrégulation du travail de la raison pour prétendre à la vérité, donc à de la philosophie.

Il me semble que cette crainte d’une confusion menaçante entre « penser au sens large » et « philosopher au sens strict », si récurrente dans les textes de nos illustres philosophes est l’une des raisons pour lesquelles il faudrait toujours chercher à savoir si ce qu’on fait, c’est de la vraie philosophie (donc de la bonne) ou de la fausse philosophie (donc de la mauvaise). Le lieu d’où l’on pense (thème de ce numéro), c’est-à-dire le lieu depuis lequel on hybride (« nous ne pouvons pas nous retenir de métisser et d’hybrider ») n’est pas celui dans lequel on ferait de la « vraie philosophie ». Peut-être même, aussi refoulée soit-elle, cette évidente porosité entre la pensée et la philosophie dispose-t-elle à une rigidification de la norme qui veut à rebours les dissocier et ne peut le faire que de façon absolument arbitraire, artificielle, conventionnelle. Toute discordance prête ainsi le flan à n’être que de la mauvaise philosophie.

Et c’est d’ailleurs ce que Barbara Cassin conclut à la fin de son article :

« Il y a une manière de tout mélanger en philosophant qui est au choix : de la mauvaise philosophie, ou : de la philosophie féminine par accident, ou : de la philosophie féminine par essence. Si cela peut s’équivaloir, c’est que le monde philosophico-universitaire, qui détermine le monde philosophique tout court, producteur de critères, est d’abord un monde d’hommes, amateurs de cette maîtrise qui est entre autres une maîtrise rationnelle. »

Ce constat traverse l’ensemble du numéro et de ce point de vue, l’article de Catherine Chalier « Le secret qui nous habite » explicite clairement cette ligne du texte de Barbara Cassin. Soulignant que l’apparente neutralité du sujet dans le discours philosophique se réfère évidemment au sujet masculin – personne n’est dupe de cela, même lorsque les femmes endossent ce sujet masculin – Catherine Chalier rapporte les frontières de la philosophie à « l’emprise dominante d’une pensée « allergique » à l’autre, d’une pensée qui rêve de régir. »

Ailleurs dans l’article, B. Cassin ajoute que les femmes sont de bonnes pédagogues dans « l’université des hommes ». Pour transmettre des idées, c’est-à-dire pour les donner à comprendre, donc à penser à quelqu’un, il faut les lui faire éprouver. Il faut hybrider avec tout ce par quoi le réel déborde nos concepts, nos mots. La vulgarisation elle aussi se fait à la marge de la « vraie philosophie ». Si l’on ne s’autorise pas à hybrider, et si l’on veut malgré tout souscrire à l’exigence aristotélicienne du logique et de l’ontologique, du langage et de l’être, alors il ne reste que le mutisme de Cratyle. Dans l’hybridation comme dans le silence prend place « le refus d’utiliser les mots comme la monnaie, les mots de tout le monde gonflés du sens de tout le monde. »

« Ainsi la philosophie voudrait-elle sans cesse fermer le jeu pour pouvoir jouer, laissant quelques muets sur le carreau. »

Refoulés à la frontière de l’ordre philosophique, c‘est sur ce carreau que les muets et les femmes philosophent, dans le désordre, en débordant les injonctions de la rationalité étroite et du discours uniforme et harmonieux. Il me semble qu’au fond, cela définit l’effort subversif de penser au sens large.

[Cette chronique est issue d’une présentation lors d’une séance du séminaire « (Re)lire les Cahiers du Grif », organisée à Namur par Nathalie Grandjean et Alain Loute]