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a noueuse articulation du pratique et du théorique en philosophie – au cœur de laquelle notre existence matérielle et quotidienne rencontre, déclenche, contredit ou prolonge nos gestes théoriques – met en jeu ce qu’on entend par « philosophie ». C’est là quelque chose de trivial et j’avais consacré le premier épisode du podcast de Simone et les philosophes à cette définition de la philosophie.

J’aimerais ici l’aborder sous un angle plus personnel et critique, celui qui me taraude depuis quelques années et que je me risque désormais à exposer. À partir de quel moment fait-on de la philosophie, c’est-à-dire de la « vraie » philosophie, et à partir de quel moment s’en écarte-t-on pour chuter dans ce qu’on appellera alors de la « fausse » ou « mauvaise » philosophie ? Qu’est-ce que cette idée de « vraie philosophie » au nom de laquelle de nombreuses pratiques de la philosophie se trouvent disqualifiées comme inadéquates, mauvaises, fausses, non authentiquement philosophiques ? Sous ses allures de pléonasme, l’idée de « vraie philosophie » devrait signaler la définition même de la philosophie ou de son idéal, comme s’il pouvait n’y en avoir qu’un seul. Mais elle signale aussi et surtout ce qu’elle refoule à sa marge, ce qu’elle rejette hors de son royaume harmonieux.

Éprouver l’enseignement de la « vraie philosophie » et sa fonction d’acculturation

Cette question est revenue de manière lancinante dans ma vie à différentes occasions. J’en distinguerai pour plus de clarté trois registres :

Premièrement, dans un registre réflexif, au cours de mes études, sans en avoir d’abord conscience, j’ai souvent éprouvé cette question à des fins d’autoévaluation et d’intégration. Il s’agissait au fond pour moi de savoir si ce que je faisais – le paragraphe que je venais d’écrire, le sujet sur lequel je réfléchissais, la manière de me rapporter aux auteurs etc. – serait considéré par les professeurs comme relevant de la philosophie ou non. Car si votre production est jugée mauvaise, on va au bout du compte vous dire que ce n’est pas de la philosophie. C’est ainsi qu’on enseigne en Terminale à saisir ce qui fera d’une copie une dissertation véritablement philosophique et les éléments caractéristiques dont on dispose (problématique, argumentation, emploi des références bibliographiques) sont culturels et relativement arbitraires. On apprend alors en imitant les figures qu’on nous présente comme de vrais philosophes (ou des copies qu’on nous présente comme des vraies copies de philosophie).

D. Bakker, In Deering Library (The Art Institute of Chicago)

Inversement, un excès de mauvais esprit sans doute m’incitait à renvoyer la question au monde académique en vue de discerner s’il était possible d’être vraiment philosophe à l’université. Alors les références de philosophes à imiter n’étaient plus les enseignants mais ces « vrais philosophes » que nous présente l’histoire de la philosophie.

D’un côté donc, j’intégrais tout à fait les normes sociales qui discriminent arbitrairement le philosophique du non-philosophique ; de l’autre, et en raison même de cette importance conférée aux normes académiques médiatisées par des concours et diplômes, il me semblait raisonnable de penser que de « vrais » philosophes comme Socrate n’auraient pas pu exercer à l’université. L’idée de « vraie philosophie » peut donc avoir une fonction à la fois normative et critique, critique des normes mêmes qui déterminent sa réalité sociale et les rapports de pouvoir qui s’y jouent.

La citadelle académique contre la vulgarisation

Dans un registre professionnel et pédagogique ensuite, il se trouve que depuis 2015, j’enseigne dans des lieux qui ne sont initialement pas dédiés à l’enseignement (divers locaux professionnels, des salons ou salles à manger, et Internet via une newsletter et un podcast). Cette question du lieu importe beaucoup puisque mon activité consiste essentiellement à déplacer la transmission de la culture philosophique pour la rendre accessible à des personnes qui n’iraient pas à l’université pour suivre des cours, pour de multiples raisons (timidité, peurs, impossibilités horaires, etc.).

Lorsqu’on enseigne la philosophie au lycée et à l’université, on peut éventuellement s’interroger sur le caractère authentiquement philosophique des exigences imposées par le programme et les modalités d’évaluation, mais on bénéficiera tout de même de l’appellation institutionnelle, de l’étiquetage institutionnel qui circonscrit la discipline enseignée. Dans une activité de « vulgarisation », de « diffusion scientifique » ou de « démocratisation », on doit se passer du label institutionnel. Et plus encore, la vulgarisation a mauvaise presse dans le monde de la philosophie académique, du moins en France.

Or, ayant moi-même hérité des représentations qui renvoient les vulgarisateurs de la philosophie au rang de mercenaires starisés, sacrifiant la « vraie philosophie » au profit d’une démagogie légère et falsificatrice, je me suis intérieurement heurtée à cette censure longuement intégrée, celle-là même qui dévalorise la pratique dont j’étais pourtant pleinement convaincue de l’intérêt tant social que philosophique.

De vraiEs philosophEs ? Disqualifications et invisibilisations en philosophie

Enfin, dans le registre des représentations sociales et normatives de la philosophie, tant intra- qu’extra-académiques (sur cette idée-là, tout le monde s’accorde), les vrais philosophes sont des hommes. Ils forment le cadre de référence de ce qu’on entend par « philosophe » et leur vraie philosophie a toujours – à de rares exceptions près – soutenu que les femmes ne pouvaient et ne devaient pas philosopher (même si leurs textes sur la question sont moins étudiés). Quel qu’en soit le contexte d’usage, la « vraie philosophie » désigne celle dont on affirme la supériorité et elle se trouve toujours associée à la figure d’un homme plus ou moins barbu. Comme le souligne Françoise Collin dans l’introduction du volume collectif Les femmes de Platon à Derrida, la « neutralisation du sujet philosophique » – ce « je » omniprésent dans les textes de philosophie – procède en réalité d’une appropriation masculine qui saute aux yeux dès qu’on ouvre n’importe quel manuel de philosophie. Il aura fallu attendre des travaux de philosophes féministes – nombreux ces dernières décennies – pour questionner cette exclusion des femmes hors du domaine de la philosophie.

La hiérarchisation des sujets pensants

Alors être une femme, faire de la philosophie dans des cadres non-institutionnels et la transmettre à un public qui, nécessairement, a pour références aussi bien les hommes-philosophes de nos manuels scolaires que ceux de l’actuelle scène médiatique et éditoriale m’a conduite à questionner l’idée de cette « vraie philosophie » non comme un sujet de querelles métaphilosophiques, mais comme le moyen d’une hiérarchisation des discours et des personnes qui les produisent, non pas tant selon des critères philosophiques que selon des normes sociales arbitraires. La définition restrictive d’une vraie philosophie et son indissociable représentation masculine ont pour effet notoire de consolider des disqualifications et des invisibilisations, en particulier des femmes. Dans cette même perspective et dans un autre billet, j’évoquais l’interprétation qu’en livre Barbara Cassin dans son article « Le désordre philosophique » (Cahiers du Grif, n°46, 1992). Elle y met nettement en relief l’ordre rationnel unilinéaire en vigueur dans « l’université des hommes » et la censure qu’il exerce à l’égard des pensées des femmes.

G. Tieppolo, Tête d’un philosophe (The Art Institute of Chicago)

L’idée nécessairement restrictive de « vraie philosophie » s’inscrit selon moi dans le sillage de cette censure transhistorique, et ce même lorsque l’expression n’est pas explicitement mentionnée dans ces termes. Le propre de la norme est d’exercer un pouvoir à la fois efficace et tacite, efficace parce que tacite.

En retour, cette remarque permet d’éclairer un fait manifeste : les critères rationnels de la « vraie philosophie » ne sont pas appliqués par ceux qu’on considère pourtant comme de « vrais philosophes ». Mais chez eux, le recours à l’irrationnel, à l’imaginaire, à la sensibilité, aux expériences diverses n’est pas nécessairement discriminant. Au pire sera-t-il minoré dans les recensions et commentaires. Diderot écrivait :

Le vrai philosophe est un honnête homme qui agit en tout par raison, et qui joint à un esprit de réflexion et de justesse, les mœurs et les qualités sociales.

Qu’il n’ait pu y avoir aucun vrai philosophe conforme à cette définition ne choquerait personne. Et qu’il puisse y en avoir d’autres définitions importera peu. Car quoiqu’il en soit, l’idéal normatif d’un vrai philosophe ou d’une vraie philosophie ne régule pas tant les pratiques des philosophes en place qu’il ne sert de prétexte à l’invisibilisation ou la marginalisation des femmes philosophes en particulier, et des minorités sociales en général. Dans cette perspective, ce qui sera réprouvé chez les femmes comme relevant de la fausse philosophie sera valorisé du côté des auteurs masculins comme délicieusement subversif. L’idée de « vraie philosophie » n’est pas un pléonasme, mais un vecteur hiérarchique qu’on gagne à écarter si l’on veut travailler à philosopher tout court, c’est-à-dire à faire ce que Pierre Macherey appelle de la « philosophie au sens large », celle qui se nourrit de ce qui lui est étranger au lieu de le refouler dans ses marges.

[Cette chronique est issue d’un exposé proposé au séminaire de jeunes chercheur/se·s en philosophie Syzetein à l’Université de Lille].