Le texte ci-dessous est le support écrit de l’exposé que j’ai proposé le 5 novembre 2019 au séminaire de recherche « Normes et affects », co-organisé par Éleonore Le Jallé et moi-même, au sein de l’UMR 8163 « Savoirs, Textes, Langage ». J’en profite pour remercier les personnes présentes de la discussion chaleureuse qui l’a suivi, et prie les lectrices et lecteurs de ce blog d’en excuser l’allure conforme aux normes académiques. Malgré son ton peu poétique, ce texte me permet de partager avec vous les thèses issues de mon travail de chercheuse free-lance.

Depuis un an, je m’intéresse tout particulièrement à la place refoulée des femmes en philosophie. Et c’est dans ce contexte que j’aimerais vous proposer des éléments et des hypothèses de réflexion sur la difficulté, voire l’impossibilité et, me semble-t-il la nécessité, de faire de la philosophie sans rejouer les normes qui ont conditionné par le passé ses modalités de production / diffusion, et qui continuent de déterminer la pratique de la philosophie tant qu’elles ne sont pas déconstruites et analysées pour elles-mêmes.

À travers mes recherches antérieures et en cours se trament donc 2 fils rouges :

1/ l’analyse des ressorts des multiples formes d’assujettissement, avec un intérêt croissant pour les micro-résistances sociales, celles qui ne se voient pas toujours mais sont par là même durablement efficientes et émancipatrices,

2/ l’attention portée à l’ancrage socio-historique de la pratique de la philosophie, suivant par là le travail de la sociologie de la connaissance inauguré par M. Horkheimer et T. W. Adorno. Une idée, aussi philosophique soit-elle, est façonnée par un philosophe qui est mû par des conditionnements, des préjugés, des intérêts et des possibilités matérielles.

À la croisée de ces 2 fils, je me demande à quelles conditions la philosophie peut bien être une activité émancipatrice, ce qui suppose au moins un questionnement collectif sur les rouages de la domination intellectuelle – qui soutient et accompagne les discriminations sociales en général – et appelle selon moi une redéfinition de la philosophie comme une discipline créative, imaginative, inventive, un effort de penser ce sur quoi il est impossible d’avoir raison, et par là un abandon des prétentions de la rationalité telle qu’elle a été définie et promue par la tradition des philosophes (qui se réservaient cette raison universelle pour la refuser à d’autres : femmes, enfants, noirs…). Une pensée qui laisse la place à la diversité des registres de discours et d’expériences, des genres, des préoccupations, au lieu d’uniformiser ses registres de discours et ses problèmes. C’est d’ailleurs l’enjeu de ma problématique aujourd’hui.

J’y reviens donc : lorsqu’on s’intéresse à la place ou à la non-place des femmes en philosophie, c’est-à-dire à la façon dont une bonne moitié de l’humanité a été écartée de la catégorie des sujets philosophes qu’on lit, commente et enseigne, on est conduit à interroger les normes qui président à la hiérarchisation des sujets pensants, encore en vigueur aujourd’hui dans l’organisation sociale de la discipline philosophique. Au lieu de jouer le jeu de la prétendue neutralité du « je » censément universel des philosophes, on s’intéresse aux normes qui sous-tendent l’attribution de ce qu’on juge digne d’être une parole philosophique ou non, et plus encore qui sous-tendent la crédibilité, donc l’audibilité, la lisibilité et la visibilité d’une personne comme sujet philosophant (non seulement aux yeux des autres, mais à ses propres yeux). Dans ce cadre, l’exposé – qui est d’ordre exploratoire, j’insiste ! – et que je vais vous proposer comporte 2 parties :

  1. Quels sont les liens dynamiques des normes et des affects qui conditionnent l’activité philosophique, c’est-à-dire à la fois la stimulent et la sclérosent en en limitant les possibilités ? J’aborderai ce problème donc à partir des analyses que proposent Barbara Cassin et Catherine Malabou en particulier sur l’impossibilité des femmes en philosophie. Comment peut-on penser la possibilité pour une femme d’être philosophe (sauf à mimer la parole masculine, ce qui revient à se soumettre à ses normes et à renier la façon dont les femmes peuvent être affectées par des normes qui les discriminent) ? Quels affects du sujet philosophant sont-ils à la fois mobilisés et occultés par le discours philosophique ? Cette question se redouble ici puisque la disqualification intellectuelle des femmes s’appuie principalement sur la réduction – stéréotypée mais omniprésente, même chez nos éminents philosophes – de la féminité à une sensibilité exacerbée, pour ne pas dire hystérique ou infantile.
  2. Comment formuler donc inventer une parole de femme qui entreprenne de philosopher depuis cette part d’expériences de la subjectivité qu’on occulte traditionnellement en philosophie ? C’est-à-dire comment inventer une autre philosophie, qui pense et dise le point de vue de l’altérité dévalorisée, méprisée par le discours traditionnel des philosophes ? Je vous propose de survoler la piste ouverte par l’ouvrage audacieux d’une philosophe, Annie Leclerc, paru en 1974, qui avait alors eu un certain succès avant de tomber dans l’oubli, intitulé « Parole de femme ».

Apprendre à penser dans les normes de la philosophie

Qu’est-ce qu’une étude des modalités d’éviction du féminin en philosophie apporte quant à l’analyse de l’articulation des normes et des affects, en général et au sein de cette discipline en particulier ? Et réciproquement, en abordant la question des femmes en philosophie sous l’angle de la dynamique des normes et des affects, qu’est-ce que cela nous permet de travailler ?

En suivant donc l’argumentaire qui structure ce séminaire depuis plus de 3 ans, je développerai deux axes : d’une part, les ressorts affectifs qui poussent les individus à penser en philosophie selon des normes qui la caractérisent, et d’autre part par quels moyens, par quelles techniques ces normes de la philosophie agissent-elles, c’est-à-dire exercent leur puissance.

Dans ces deux cas, on comprend que les normes régulent des comportements « de l’intérieur » – à la différence de lois ou de règles qui sont imposées explicitement et exercent « de l’extérieur » leur pouvoir de contrainte. Conjointement, on appréhende ici l’activité philosophique comme un comportement « comme un autre » quoique identifiable par certaines caractéristiques normées et normatives, et non comme une activité détachée des modalités matérielles d’existence.

Sous le premier aspect donc, qu’en est-il des ressorts affectifs de la normativité philosophique, c’est-à-dire des affects qui poussent les individus s’adonnant à une activité philosophique (lire, écrire, réfléchir, critiquer, etc. ) à le faire en intégrant des critères d’évaluation et de discrimination dont ils n’ont pas nécessairement conscience ?

Dans cette perspective, les normes de la philosophie, c’est-à-dire les représentations qui étalonnent implicitement nos évaluations, véhiculent certains critères convenus, devenus familiers, de ce qui est valorisé en philosophie : une certaine tonalité discursive – qui a toutes les caractéristiques formelles de la rationalité (mais il me semble que la rationalité n’est pas qu’une affaire de logique mais aussi de ton expert, professoral, invincible, évident, apathique, le ton qui a raison) – , un registre thématique défini par des programmes (les notions des manuels d’enseignement et des collections d’ouvrages destinés aux élèves préparant des concours, mais aussi les programmes de recherche, au regard desquels on dira que certains thèmes ne sont pas philosophiques…tant qu’ils n’ont pas été promus par les personnes qui ont le pouvoir de faire les programmes), un type social façonné par des noms propres et des illustrations qui font autorité – « argument d’autorité » (mâle, à la peau blanche, issu d’écoles ou universités prestigieuses, etc).

Ces normes régulant la pratique de la philosophie ne forment pas un code de règles explicitement et uniformément imposées, ce qui les exposerait évidemment à la contestation. On louera parfois la part d’irrationnel d’un texte qui témoigne d’une sensibilité qui apparaîtra géniale (si c’est celle d’un homme), le traitement philosophique original d’une thématique inédite (s’il est proposé par un homme), et l’on dira même qu’il ne faut pas recourir systématiquement aux arguments d’autorité (c’est-à-dire qu’il faut montrer qu’on pense par soi-même une idée qui a été justement pensée par un philosophe qu’on connait suffisamment bien pour le manipuler rhétoriquement).

On observe ici 2 caractéristiques de la norme :

elle prête à des injonctions contradictoires – qui ne sont en réalité pas contradictoires mais nouées, dans une confusion qui entretient leur solidarité,

elle sert à justifier l’exclusion de certains et certaines sans avoir à être respectées par les membres de la catégorie dominante,

Ces deux caractéristiques ne lui ôtent rien de son efficacité mais témoignent d’une disposition affective plus fondamentale qui enracine la puissance d’une norme : une norme ne fonctionne que parce que nous lui sommes attaché·e·s.

Décortiquer les affects qui soutiennent « l’impossibilité de la femme philosophe » pour reprendre la formule de Catherine Malabou, c’est déconstruire in fine l’attachement à la représentation de la philosophie comme discipline masculine.

Je retiens 3 dispositions affectives et motrices qui manifestent cet attachement à la hiérarchisation des sujets pensants qu’on observe en philosophie : le désir mimétique ; le plaisir pris à l’admiration ; la peur par projection de la disqualification.

En réalité, ces 3 affects sont intimement liés dans l’expérience de l’apprentissage. On apprend en imitant et on imite d’autant mieux lorsqu’on admire le modèle à imiter. On assimile la manière de parler, l’allure rationnelle d’un discours, et l’on apprend à masquer tout ce qui ne colle pas avec le modèle à imiter, par peur d’être disqualifiée. Pour les femmes, c’est inévitablement gommer tout ce qui est associé à leur féminité et plus largement gommer tout ce qui relève de leur personnalité puisqu’elles sont des femmes.

S’incliner devant la raison maîtresse

Quoiqu’elles aient des perspectives singulières, les 3 philosophes sur lesquelles je m’appuie aujourd’hui font état de cet apprentissage par l’auto-répression, celui qu’on s’inflige pour rentrer dans le moule philosophique du « discours de la maîtrise ». Pour ces trois penseuses, la définition de la philosophie comme discipline rationnelle est solidaire d’une promotion de la maîtrise masculine.

Pour Barbara Cassin, de son propre témoignage, cet effort pour imiter le modèle de la maîtrise rationnelle masculine fut vain. Elle raconte dans plusieurs textes et entretiens combien quelque chose résistait malgré son désir de rentrer dans le moule. Cette résistance en elle d’une tendance à mélanger les registres dans un monde universitaire uniformément masculin lui vaut de ne pas être reçue à l’agrégation de philosophie.

Le monde philosophico-universitaire, qui détermine le monde philosophique tout court, producteur de critères, est d’abord un monde d’hommes, amateurs de cette maîtrise qui est entre autres une maîtrise rationnelle.

Barbara Cassin, « Le désordre philosophique »
Barbara Cassin chez elle, 2008, Crédits : Stéphane de Sakutin (AFP)

Je ne reviens pas plus longuement sur ce texte que j’ai découvert grâce au séminaire belge de relecture des Cahiers du Grif, et duquel j’ai déjà sur ce blog.

Dans Changer de différence. Le féminin et la question philosophique – ouvrage que nous avons étudié en avril 2019 dans le cadre du séminaire de Simone (dans les locaux de /ut7 à Paris), Catherine Malabou revient elle aussi avec une courageuse honnêteté sur son désir de jeunesse : imiter le modèle masculin, philosopher comme « le plus fort des hommes » malgré la conscience qu’à un moment donné, sa carrière académique sera empêchée, au moins en France.

« C’est d’abord dans la période d’apprentissage que la femme se trouve en état d’infériorité », écrit Beauvoir (…). J’ai connu moi aussi cette timidité, cette hésitation. J’ai connu les réflexions acerbes et misogynes de mon professeur de philosophie de khâgne au lycée Henri IV. « Cela », disait-il parfois, lorsqu’il abordait un point de vue « difficile » (ah ! La difficulté en philosophie ! Voilà la mystification maîtresse qui transforme les concepts en boulets de plomb idéologiques), « vous, mesdemoiselles, vous n’avez pas besoin d’écouter cela, vous pouvez penser à autre chose. » Sous-entendu : votre concours est plus facile (à cette époque, les concours n’étaient pas mixtes, …). La liste des remarques de ce genre, des paroles méprisantes, ou à l’inverse, l’apparente et insupportable flatterie des gestes déplacés ou des tentatives de séduction, serait longue à dérouler. Beaucoup de femmes, tristement, la connaissent.

Je me suis juré, lors de ces années d’apprentissage, d’arriver à tordre le cou au « difficile » jugement. Ce fut là ma riposte, qui en valait une autre. (Et, mes chères sœurs, je vous le dis en confidence, je garde encore aujourd’hui, de cette époque, la satisfaction, la jubilation secrètes d’être « devenue aussi forte qu’eux », de n’avoir rapidement plus eu peur de personne en philosophie. Je les prends tous sur le ring, me disais-je, je les attends, pas de problème, venez, que l’on discute un peu, que préférez-vous, le syllogisme disjonctif, la déduction immanente dans la Doctrine du concept ou la question de l’essence de la vérité chez Heidegger?). En choisissant de faire ma thèse sur Hegel, de me consacrer entièrement à la philosophie « pure » (pas d’esthétique ni rien d’appliqué), je me suis juré que je me construirai des lames et des lances conceptuelles tranchantes, que mes raisonnements et déductions seraient d’une exemplaire solidité, que je serais, il est vrai, comme le plus fort des hommes. (…) Cette liberté paradoxale du « faire comme » s’est conquise au prix de l’interdit de la narration et de la « transparence » de l’auteur. Il a fallu cesser de se comporter « comme une littéraire », comme une femme justement, arrêter de raconter des histoires, ne plus être personne en particulier, effacer son « moi », son genre, son caractère, son histoire. User de cette langue, neutre, asexuée, affreuse, dans les dissertations ou les mémoires ! Écrire sur le modèle de ces introductions aux œuvres complètes des grands penseurs rédigées par des inspecteurs généraux. Comme le remarque très justement Luce Irigaray, à défaut de langage sexué féminin, les femmes utilisent une langue « soi-disant neutre mais où elles sont privées de parole ». Elles ne se sentent pas chez elles dans cette langue.

Sans doute ma rencontre avec la déconstruction est-elle née en grande partie du désir de retrouver ce que j’avais dû sacrifier et qui était peut-être, d’abord et tout simplement, ma féminité.

Catherine Malabou, Changer de différence. Le féminin et la question philosophique

Dans la formation philosophique d’une femme, il y a 3 étapes pour Malabou : faire comme, faire ensemble (prendre conscience de la misogynie et rencontrer les femmes philosophes, se lancer dans le « devenir lesbien de la pensée » pour reprendre sa belle expression) et faire sans (envoyer valser la philosophie qui fait autorité, penser le féminin à partir de son impossibilité philosophique).

Ce que souligne aussi Malabou, c’est que, à l’issue d’une incorporation réussie des normes masculines, la femme se confrontera encore à l’impossibilité d’être philosophe. Non seulement parce qu’il lui manquera la parole qui lui permette de penser sa propre expérience donc de devenir une philosophe singulière (elle restera commentatrice par exemple), mais aussi parce que son autorité philosophique ne sera qu’une imitation de l’autorité masculine. La pédagogie mimétique de la philosophie se prolonge naturellement chez la femme en impossibilité d’être philosophe autrement que par l’imitation, c’est-à-dire la répétition d’une tradition masculine.

L’autorité féminine apparaît donc comme une mimique.

Catherine Malabou, Changer de différence. Le féminin et la question philosophique

Malabou souligne un effet normatif important de cette situation : en philosophie, on n’a pas encore vu l’engendrement par une femme d’une nouvelle tradition comme on l’a vu dans d’autres disciplines, comme Margurite Duras en littérature, Pina Bausch en danse et Georgia O’Keefe en peinture. Une rupture dans la tradition philosophique aurait pu ouvrir le champ à une inventivité philosophique donnant aux femmes notamment une langue pour dire leur singularité au lieu de répéter. À défaut, il faut à tout le moins explorer ce que Malabou appelle l’espace de la philosophie empêchée, c’est-à-dire envoyer valser les normes de la philosophie, repousser ses limites, ce qui veut dire renoncer au pouvoir pour inventer des possibles.

La femme n’invente peut-être pas de questions philosophiques, mais elle crée des problèmes. Partout où elle le peut, elle met des bâtons dans les roues des philosophes et des philosophèmes. L’impossibilité d’être une femme se change alors en l’impossibilité de la philosophie. (…)

Il vient un temps où l’on sait que la philosophie n’a plus rien à offrir, qu’elle ne peut accueillir l’essence fugitive des femmes, que les études de genre ou la déconstruction ne le peuvent pas non plus. Il faut partir seule, déplacer, rompre, dégager de nouveaux espaces, devenir possible, c’est-à-dire renoncer au pouvoir. Le pouvoir ne peut rien contre le possible. (…)

Philosophe, ne le suis-je donc pas du tout moi-même ? Il n’est pas impossible que je le sois, mais c’est, vous l’aurez compris, au prix d’une grande violence, celle que la philosophie exerce constamment contre moi et celle que j’exerce en retour contre elle. (…) Du coup, il n’y a plus de limites, plus de murs, il ne me retient pas. C’est là ma seule chance. Il se peut que de cette désorientation résulte une œuvre. Je rejoindrais alors le cortège dont j’étais partie, celui de la marche progressive vers la libération. Des femmes ?

Catherine Malabou, Changer de différence. Le féminin et la question philosophique (dernières lignes de l’ouvrage)

Des paroles et des idées empêchées

J’ai tenté par ces quelques extraits de montrer que les normes de la philosophie – celles qui président à la hiérarchisation des sujets philosophant en plaçant systématiquement l’infériorité des femmes et la supériorité des hommes qui illustrent la sagesse philosophique à toutes les époques – tiraient leur efficience des dispositions affectives des adeptes de la discipline, hommes et femmes.

Il n’en demeure pas moins que ces affects sont déterminés par des techniques normatives classiques qu’il faut bien garder à l’esprit, puisqu’on ne changera les effets qu’en en transformant les causes : l’enseignement (les modalités d’examen, l’étude de pensées masculines etc.), la médiatisation qui véhicule dans la société des représentations exclusivement masculines du philosophe, les discriminations institutionnelles, qui dissuadent de nombreuses femmes de poursuivre leur activité de philosophe, et les violences dites ordinaires qui encadrent le tout et répriment l’expression féminine, tout particulièrement lorsqu’elle porte sur des idées.

Ces violences ordinaires conditionnent même une grande majorité des femmes non pas tant à imiter la parole masculine, mais à adopter la parole qu’on attend d’elles, la parole féminine qui ne sera pas violentée, celle qui est désirée par la catégorie dominante (parole soignante, apaisante, valorisante, séduisante). C’est la commentatrice en philosophie, qui sait qu’elle se heurtera au discrédit collectif si elle ose inventer une autre philosophie. La hiérarchisation des sujets pensants se rapporte en philosophie à une pratique sociale constante : les « minorités » doivent à tout le moins simuler une infériorité intellectuelle à l’égard de la classe dominante.

Même Hannah Arendt reconnaît avoir masqué son intelligence philosophique. Elle confie ainsi dans une lettre à Karl Jaspers, qu’elle a « triché » pour préserver son amitié avec Heidegger: elle lui a longtemps fait croire qu’elle savait à peine compter jusqu’à 3 – selon son expression – , tandis que lui, l’éminent professeur, ne lui tolérait de l’intelligence que lorsqu’il lui demandait de commenter son œuvre. Selon elle, cela explique qu’il ait été très irrité lorsqu’il reçût Eichmann à Jérusalem, découvrant avec stupéfaction qu’elle était dotée d’une notable inventivité théorique !

La suite et fin de ce texte est ici.