Le texte ci-dessous est la suite et fin de cet article / exposé.

Au regard des normes qui uniformisent la discipline philosophique, redoublées par celles qui homogénéisent le courant féministe, on comprend pourquoi la philosophe Annie Leclerc est si peu connue, alors même qu’elle a publié une douzaine d’ouvrages, dont Parole de femme qui s’était largement diffusé en 1974. L’on gagnerait pourtant tellement – y compris dans les études féministes – à accroître la pluralité des penseuses.

Crédits : Actes Sud
Photo utilisée par Mona Chollet, dans ce bel article-entretien qu’elle avait consacré à la philosophe

Comme je prévois d’écrire de manière plus approfondie à son sujet dans quelques mois, je m’en tiendrai ici à évoquer l’aspect explicitement féminin donc « hors normes » de sa philosophie.

Inventer une parole de femme

Vouloir philosopher depuis un “je” féminin, c’est explorer ce qui se situe hors des normes de la philosophie, celles qui universalisent la parole masculine en lui donnant le nom de « raison », celles qui posent comme impensable et indicible tout ce qu’on rattache au féminin.

Philosopher au féminin, c’est donc chercher à penser et dire ce pourquoi nous n’avons jamais reçu ni mot, ni méthode, c’est chercher à philosopher ce que que la philosophie a traditionnellement refoulé sous les masques de la vérité et de l’objectivité.

Philosopher n’est donc pas raisonner avec des concepts et des énoncés qui nous ont été transmis, mais c’est inventer une parole et c’est ce que fait la philosophe Annie Leclerc. Pour ne pas répéter, elle adopte le registre non pas d’une déconstruction rationnelle des normes mais d’une parole poétique et performative. Il s’agit donc de se risquer à créer une parole impossible, une parole de femme.

Inventer une parole de femme. Mais pas de femme comme il est dit dans la parole de l’homme ; car celle-là peut bien se fâcher, elle répète.

Toute femme qui veut tenir un discours qui lui soit propre ne peut se dérober à cette urgence extraordinaire : inventer la femme.

C’est une folie, j’en conviens. Mais c’est la seule raison qui me reste.

Qui parle ici ? Qui a jamais parlé ? Assourdissant tumulte des grandes voix ; pas une n’est de femme. Je n’ai pas oublié le nom des grands parleurs. Platon et Aristote et Montaigne, et Marx et Freud et Nietzsche… Je les connais pour avoir vécu parmi eux et seulement parmi eux. Ces plus fortes voix sont aussi celles qui m’ont le plus réduite au silence. Ce sont ces superbes parleurs qui mieux que tout autre m’ont forcée à me taire.

Qui parle dans les gros livres sages des bibliothèques ? Qui parle au Capitole ? Qui parle au temple ? Qui parle à la tribune et qui parle dans les lois ?

Les hommes ont la parole. Les paroles des hommes ont l’air de se faire la guerre. C’est pour faire oublier qu’elles disent toutes la même chose : notre parole d’homme décide.

Le monde est parole de l’homme. L’homme est la parole du monde.

Annie Leclerc, Parole de femme

Comme chez B. Cassin et C. Malabou, l’entreprise de forger une autre philosophie s’inscrit dans la conscience aiguë de son impossibilité théorique. Loin d’adopter une posture de surplomb, Annie Leclerc constate l’asubjectivation philosophique dont elle fait les frais, comme tout le monde.

 Je suis comme les autres, je parle la langue des hommes.

Aussi difficile soit-il de résumer son ouvrage, qui désarçonne nos habitudes et mêle les registres philosophiques, poétiques et narratifs, on peut en dégager quelques idées directrices.

D’abord, la critique des valeurs masculines qui ont conduit le monde à sa perte selon elle, qui méprisent la vie, et ces valeurs dominantes sur le plan historique, social et économique, sont aussi celles qui dominent en philosophie. C’est la valorisation du pouvoir, de la maîtrise, de la propriété et par là du conflit. En d’autres termes, ceux que j’utilisais dans mon introduction, les caractéristiques de la domination intellectuelle sont identiques à celles des autres formes de domination. En philosophie, la quête de pouvoir prend pour principal levier le mythe du logos, donc de la raison et de la vérité.

Ils ont conçu leur machine de guerre (qu’ils ne cessent d’ailleurs de mettre au point à travers les siècles tant elle est bancale) : le logos. Et la fonction la plus durablement appréciée a été celle de logomachiniste.

Toute bancale qu’elle fut, la machine fonctionna incomparablement mieux qu’aucune machine jamais conçue. Le monde entier, Blancs, Noirs, Jaunes, femmes et enfants, fut nourri, gavé, de son produit de base, la vérité et ses sous-produits, âme, raison, valeurs… Le tout toujours garanti, estampillé Universel. (p. 18)

L’universalité fut désormais leur tour favori. Le décret parut légitime et la loi parut bonne : une parole pour tous. Si la parole est unique, un seul peut la parler. L’homme. Ibid., p. 18

La Vérité n’existe que parce qu’elle opprime et réduit au silence ceux qui n’ont pas la parole.

Inventer une parole qui ne soit pas oppressive. Une parole qui ne couperait pas la parole mais délierait les langues.

Et lorsque par hasard il n’a ni muscles, ni astuce, ni belle gueule, il se rabat sur la « maitrise de soi ». Pour avoir tout de même quelque chose à maîtriser, il invente cette monstrueuse figure de lui-même, la bête sauvage et le dompteur, le fort et le faible, l’ange et la bête. Il est deux ; comme ça au moins il peut être maître de quelqu’un qui est aussi un maître. Maître de l’esclave qui est en lui et maître du maître. La maîtrise de celui qui n’avait pas le gabarit du héros est telle qu’il devient maître à penser. Et dans les nuées de la philosophie, le succès sur lui-même de celui qui est deux éclate comme le bouquet de tous les artifices de la valeur.

Le héros des héros, le champion des champions, c’est le maître de soi.

Comment ne pas dire déjà la mesquinerie, le ridicule de ce partage de soi, comment ne pas y flairer déjà le goût malsain de tous les saccages de vie ? Pourrons-nous jamais apprendre à nous aimer, à nous reconnaître nous-mêmes, un et divers, mais pas deux, surtout pas deux, comme à la guerre, comme sur le ring… (p. 36)

On retrouve là comme dans de nombreux autres passages une critique d’inspiration nietzschéenne, critique de la dimension mortifère des idéaux philosophiques, d’une volonté qui a besoin de se retourner contre elle-même pour vérifier son pouvoir.

La critique des valeurs masculines trouve une performativité dans le contrepied radical que prend Annie Leclerc. Comme pour permettre à sa parole de ne pas répéter ce qu’elle critique, elle l’enracine dans cet espace habituellement relégué par les philosophes : l’intimité, la chair, et plus encore, la jouissance de sa propre chair de femme. C’est l’axe de son féminisme : non pas réclamer pour les femmes les mêmes prérogatives que les hommes – ce qui validerait la parole masculine qui dénigre l’altérité – mais remplacer le mépris par la réhabilitation d’un autre regard sur le corps féminin et ses expériences propres. Elle ne veut pas partir en guerre contre la domination du héros viril, maître de soi et des autres. Ce serait là, selon elle, se conformer à la hiérarchie des valeurs patriarcales qui promeut la supériorité du conquérant. Elle ne se contente pas de la déconstruire pour en dénoncer la violence.

Les victoires que les hommes ont toujours adulées abîment le monde et détruisent des vies. Pourquoi donc leur donner raison en jetant un regard dédaigneux sur les occupations quotidiennes des femmes – qui prennent soin de ce qu’ils ignorent ou détruisent ? Quelle serait la pertinence d’un féminisme qui proclame le droit des femmes de renoncer à leurs valeurs de soin et de paix ainsi qu’à leurs jouissances propres ? Pour Annie Leclerc, Simone de Beauvoir répète le mépris masculin pour les choses féminines (maternité, soins quotidiens, tâches domestiques, etc.). Simone de Beauvoir en effet dépeint, souvent avec un ton très acerbe et méprisant, les femmes dans leurs préoccupations, leurs valeurs et leurs activités de manière pour le moins méprisantes. C’est là répéter les normes véhiculant la domination des valeurs masculines.

Penser les jouissances

Philosopher autrement, c’est donc revaloriser ce qui était méprisé, c’est-à-dire cultiver d’autres affects, remplacer la culture du sacrifice – donc de la douleur – et du dévouement féminin par une parole qui en dise au contraire les jouissances propres.

Comment peut naître une pensée féminine d’une réelle ampleur, contrainte à se mouvoir selon la voie tracée de l’homme ; voie dont le sens n’est autre que l’accès toujours différé et menacé à la virilité ; voie qui ne peut être parcourue qu’à travers le culte du désir et la répulsion de la jouissance.

L’impuissance de la pensée féminine à éclore dans un espace véritablement neuf n’est que l’effet de sa modestie, ou aliénation fondamentale, c’est pareil, par laquelle elle acquiesce à la trajectoire toute particulière de la pensée virile, comme si cette pensée était en effet ce qu’elle prétend être, universelle, neutre ; bref, asexuée.

Et je ne peux encore véritablement bien penser qu’une chose : c’est qu’une pensée féminine est possible, qu’elle est nécessaire afin que s’achève, non pas la virile pensée, mais son soliloque ridicule ou tragique, c’est selon. Et je ne peux encore croire qu’une chose de cette pensée ; c’est qu’elle ne parviendra jamais à être que si sa terre d’origine est la jouissance, et non la peine et le malheur. Ibid., p. 169-170

C’est tout ce que nous pensons, c’est l’ensemble de nos attitudes, appétits, dégoûts, répulsions et horreurs, que nous devons prendre à bras-le-corps et interroger, aussi loin qu’il nous sera possible de le faire… (p. 192)

Or, l’être-au-monde, le vivre, est d’abord jouissance. Voir, toucher, entendre, c’est d’abord jouir.

Mais aussi penser, c’est d’abord jouir.

Que la pensée cesse de se trahir en écartant toujours de son souci cela même qui la porte et la féconde, la jouissance. (p. 172)

La perspective critique d’Annie Leclerc, loin de tomber dans le désespoir de nombreux philosophes qu’elle critique d’ailleurs, sa perspective critique est joyeuse. Ou plutôt sa philosophie de la jouissance exerce par elle-même une puissance critique : c’est une philosophie de la jouissance pensée comme expression spontanée des actions du corps, comme ce qui précède sa répression par la violence sociale. Philosopher hors des normes, c’est penser depuis cet écart entre l’expérience singulièrement vécue et le discours universalisant, c’est penser là où la philosophie des philosophes s’est arrêtée de penser pour mieux dominer.

Puisque le plaisir ou la peine que nous tirons d’une activité tient à la valorisation ou à la dévalorisation que nous projetons sur elle, selon les normes qui conditionnent notre regard de l’intérieur, la libération des femmes passe par la parole qui en dise les jouissances propres. Or, tout ce qui est exclusivement féminin étant méprisé par la tradition (comme le montrent bien les travaux de Françoise Héritier, les femmes portent sur leurs expériences un regard affligeant. Ce qui aurait pu être l’affirmation d’une joie a dû prendre le visage du sacrifice. Pour contester les normes, il faut donc réhabiliter la jouissance humiliée.

Crédits : Babélio

Parole de femme se veut donc doublement performatif :

  • L’ouvrage produit une critique en acte des normes de la philosophie héritée, sans les répéter;
  • Il réhabilite les plaisirs mutilés par ces mêmes normes. L’invention d’une parole qui restaure comme source de jouissance ce qui était présenté comme un handicap douloureux et nécessaire (la douleur nécessaire comme sacrifice) réouvre l’accès jusqu’alors impossible à une philosophie de femme, c’est-à-dire une philosophie hors des normes masculines.

Hors de ces normes de la philosophie, il devient possible de penser sans limites nos expériences de vie, de vie sensorielle et c’est ce qu’Annie Leclerc crée en racontant des expériences exclusivement féminines et charnelles, qui passent pour n’être que douloureuses et honteuses, et dont elle montre au contraire la part de jouissance (jouissance possible pour peu qu’on ne projette pas sur ces expériences le regard dévaluateur masculin). C’est ainsi qu’elle consacre quelques pages – magnifiques et inédites – à son expérience des menstruations et au récit – magnifique – de son accouchement. Elle aborde aussi les activités domestiques, dont les philosophes ne parlent jamais, alors même qu’elles couvrent la dimension vitale du quotidien. Là encore, puisque ces tâches sont nécessaires, on a considéré que les femmes étaient dignes de les accomplir, tout en les dévalorisant pour mieux asseoir la grandeur masculine.

Il faut donc que la femme reconnaisse l’homme dans sa dignité et sa grandeur d’homme. Reste la question de savoir à quoi l’homme va pouvoir mesurer la reconnaissance de la femme. Il ne pourra lui-même reconnaître cette reconnaissance que si la femme témoigne de sa dévotion envers lui par du dévouement. (p. 48-49)

Or le dévouement ne va pas de lui-même, ou n’est pas tangible, s’il ne s’exprime quelque part sous forme d’abnégation, de peine et de sacrifice.
Les conséquences sont alors faciles à déchiffrer. Il a fallu que les travaux domestiques soient vécus comme bas, ingrats, que les soins des enfants soient portés comme peine et usure, que les règles soient indisposition et souillure, la grossesse fardeau, l’accouchement l’image même de la douleur : comme le Christ par sa passion témoigne de son amour pour les hommes, il a bien fallu que la femme souffre pour témoigner de sa reconnaissance. (…)
Ainsi l’ensemble de ce que ne fait pas l’homme dans la société est indigne de lui. Si c’est indigne de lui, ce doit être parce que c’est médiocre, sale, douloureux, ingrat.
Mais comme les tâches, travaux ou faits sexuels de la femme sont nécessaires à la société d’une part et à la preuve de reconnaissance de l’autre, il faut bien que ces tâches soient dignes de quelqu’un ; elles le sont donc de la femme.
C’est là que s’articule la dévalorisation de la femme et son statut d’infériorité, dans la dépréciation, le mépris, le dégoût de tout ce qui lui est, soit traditionnellement, soit naturellement imparti. » Ibid. p. 51

« Nul ne doit plus guider mon regard »

À l’issue de ce rapide parcours à travers des textes de philosophes francophones qui ont questionné la possibilité de philosopher hors des normes de la philosophie, je conclurai par cette phrase d’Annie Leclerc, qui sonne comme une rupture et un appel : « nul ne doit plus guider mon regard ».

On peut y lire en creux la mise à l’épreuve, voire la contestation, du célèbre mot d’ordre universel des philosophes : penser par soi-même. Contestation puisqu’on sait que ces mêmes philosophes n’attribuaient pas la même capacité de penser à tout le monde… Lorsqu’on est une femme, et plus largement, lorsqu’on appartient à ces minorités biberonnées à la culture dominante – et l’enseignement de la philosophie fait partie de cette culture dominante – penser par soi-même, c’est rompre avec ce qui pourtant a pu nous passionné et a façonné notre manière de parler et de voir. Nul ne doit plus guider mon regard, c’est le point de départ d’une pensée qui doit se détacher de ce qu’elle a d’abord admiré, pour se créer elle-même sans limite, c’est-à-dire qui s’émancipe, et qui pour cela doit cesser d’aimer les normes auxquelles elle s’est conformée.

De manière pragmatique, cela suppose que l’on dissocie à nouveau l’acte de penser le réel dans le détail et au singulier, de la capacité à disserter sur ce qu’on nous a demandé de lire, capacité qui est pourtant au cœur de l’enseignement de la philosophie. À notre époque plus que jamais submergée par la masse d’informations et de publications, y compris sur l’histoire de la philosophie, plus que jamais exposée donc aux rhétoriques des figures intellectuelles en quête de domination, que nul ne doive plus guider mon regard est un appel à créer de nouvelles voies, avec une inventivité philosophique qui a longtemps été étouffée par la mythographie de la raison.

On entendra des craintes : qu’est-ce qui pourra définir la philosophie si ce n’est l’ordre des raisons ? Et l’on pourra répondre : la tâche infinie de penser l’impensé, d’explorer des « philosophies empêchées ».