DSC_1249Défendre la place de la philosophie au cœur de la société et de la vie de chacun·e – quitte à pousser ou décaper les murs et les meubles entassés par les systèmes environnants – est plus que jamais crucial, à une époque où l’opinion dominante veut qu’on considère la réflexion philosophique comme une perte de temps.

Et l’on a encore de beaux progrès à faire pour débarrasser les tentatives dites de vulgarisation des relents de mépris qu’elles subissent trop souvent de toutes parts (quoique quelques figures masculines jouissent sur ce point d’un succès notoire sur la scène médiatique) : ce sont là des affaires transversales d’affects et de pouvoir qu’il veut mieux laisser sur les bas-côtés si l’on veut exprimer ou créer quoi que ce soit d’autre.

La philo-promo

Il reste qu’à l’inverse, certains discours promotionnels vendant les effets prétendus de la philosophie sont les premiers obstacles à son accessibilité. Rendre accessible n’est pas mystifier. La philosophie est bien essentiellement accessible à tous et toutes, à condition de ne pas y chercher des bénéfices formatés par des slogans commerciaux et managériaux : faisant guise de valoriser la philosophie, ils en filtrent ce qui demeure conforme aux idéologies du moment et vous évitera de développer cet esprit questionnant pourtant caractéristique de la pratique philosophique depuis Socrate au moins.

Aussi le halo des vertus qu’on prête à la philosophie lui vaut-il d’être rapprochée des rayons de librairie dévoués à la religion, aux spiritualités, au développement personnel et au management. Elle devrait apporter une vie sereine et heureuse, la performance et la créativité, la simplicité d’un enfant, le salut d’un converti. Elle endosse d’autant plus de bénéfices que les attentes du public l’empressent d’envoyer valser ses déambulations trop austères, trop inutiles, trop métaphysiques, trop incompatibles avec les impératifs psycho-productivistes. On a besoin d’être plus ceci, moins cela, et la place de la philosophie doit pouvoir se caler un rôle au milieu de toutes ces injonctions sociales intériorisées. Ainsi simplifiée et appauvrie, elle doit servir à rendre la vie supportable sans que nous ayons besoin de chambouler l’ordre des choses. Elle doit nous permettre de continuer à produire.

DSC_0639En ce sens, le succès du stoïcisme – jusqu’en Silicon Valley – est tout à fait significatif : la pensée stoïcienne a beau être magistrale – tout comme le sont les objections qui lui ont été adressées par Pascal, Kant, Nietzsche – on en a soigneusement extrait une trame de recettes incroyablement compatibles avec les préceptes (de survie) du capitalisme. Dans la perspective de cette vulgate qu’un Épictète n’aurait sans doute jamais reconnue sienne, il suffirait que vous vous concentriez sur ce qui dépend de vous pour réaliser que tous vos problèmes sont des difficultés de gestion émotionnelle.

Rencontrer la philosophie sans arrière-pensée

À rebours de ce contexte promotionnel, la question « pourquoi philosopher ? » invite à renouveler la posture fondamentale de la philosophie depuis l’Antiquité: aucun argument séduisant ne vous ouvre la voie vers cette modeste pratique de l’interrogation. La pensée instrumentale qui subordonne utilement les actions à des objectifs mesurables s’arrête où commencent le questionnement philosophique et la reconnaissance qui l’accompagne: celle de notre ignorance. Ainsi, paradoxalement, le verbe philosopher exclut la prescription d’un but : on ne fait de la philosophie qu’au moment où l’on s’efforce de débattre librement avec des arguments possibles, où l’on questionne les choses sans les subordonner à une quelconque stratégie. La philosophie est ce qu’on fait avec notre capacité de raisonner lorsqu’on l’a libérée de toute visée instrumentale : c’est une expérience non-servile et par là joyeuse du réel (quelle que soit la teneur critique de son contenu).

DSC_0762Merleau-Ponty écrivait ainsi dans Le visible et l’invisible que la philosophie invite l’humanité à se penser elle-même comme une énigme, en ôtant au monde et aux choses la pseudo-évidence que nous leur prêtons usuellement. La pratique de la philosophie commence par une conversion du regard – thème qu’on retrouve aussi chez Platon et sous d’autres formes chez Descartes, Spinoza, Hegel : il s’agit de faire apparaître le caractère aporétique, stupéfiant, impensable de ce qu’on tient pour banalement vrai. Cette transformation philosophique du regard n’est pas motivée par le plaisir de triturer stérilement les neurones. Elle conduit à assumer lucidement les paradoxes du réel ainsi que de la condition humaine. Pour pouvoir questionner le réel, pour qu’une question à son sujet surgisse, il faut pouvoir s’émanciper de toute réponse attendue.

Ainsi, se mettre à la philosophie pour répondre à un objectif, c’est passer à côté d’elle sans la voir. Rencontrer la philosophie par hasard – parce que le hasard d’une rencontre avec un livre, d’une personne, d’une situation scolaire ou existentielle vous l’a mise sous la main – est la seule voie pour l’éprouver. Au fond, la philosophie se rencontre, au sens où l’on ne rencontre quelqu’un ou quelque chose qu’en le percevant sans arrière-pensée. L’oubli de toute arrière-pensée et par là de toute visée téléologique (telos: fin, but) est la condition du geste philosophique. Et par là aussi son horizon, la condition de son recommencement.

De sorte que même si ce qui vous a poussé vers la philosophie est la quête d’une réussite quelconque, vous ne l’expérimenterez qu’au moment où vous aurez oublié toute ambition. La recherche d’une vérité – jamais donnée – suppose cette posture de dépouillement. C’est dire que, pour avoir lieu, elle doit être libre au sens où Aristote l’entendait dans l’Éthique à Nicomaque : est libre (eleutheros) ce qui a sa finalité en soi-même et non en autre chose que soi.

En d’autres termes, l’exercice d’une forme de pensée philosophique surgit de manière contingente et c’est ainsi qu’on finit par éprouver sa nécessité, et même sa joie propre, en son commencement et en sa pratique. Faire de la philosophie pour rien. Parce que là, on en fait, sans raisons, sans stratégie. Parce que nous avons une conscience dont nous voulons accroître la liberté. Parce qu’un événement vous l’a mise là et vous a fait sortir de l’ennui, l’ennui des ritournelles instrumentales, consuméristes, idéologiques. Parce qu’absorbé par sa pratique, vous avez oublié la traction habituelle de l’objectif à atteindre, du bienfait à tirer, du présent à exploiter.

La précarité de l’étonnement

DSC_0182Si l’étonnement face au réel est une condition proprement philosophique (Platon, Aristote, Heidegger), ce n’est pas tant comme amorce, comme interrogation préliminaire, que comme état patent du sujet pensant, comme disposition pathétique de celui qui s’efforce de penser de manière spécifiquement philosophique : état ambigu de dénuement et d’oubli de soi, où les habits des croyances quotidiennes sont brutalement ôtés par l’expérience d’une question. La voie philosophique à la fois requiert et engendre cette nudité qui nous exile de nos pré-occupations usuelles.

En ce sens, ce qui marque l’étonnement, c’est sa précarité. C’est pourquoi tout amateur de philosophie – celui que l’expert ne cesse jamais d’être – cherche pour lui-même des astuces et des disciplines qui visent à prolonger ou réitérer cet étonnement, contre notre crédulité ordinaire. De là ces garde-fous que bricole le philosophe d’aujourd’hui pour ne pas retomber dans les certitudes d’avant-hier, se heurtant à cette paradoxale difficulté : l’étonnement ne se crée pas, il ressurgit dans la résistance aux habitudes et à leur lot d’impensés.

Le besoin et le luxe de penser

On me dira : n’est-ce alors pas parce que nous avons besoin de penser pour rien que nous éprouvons de la joie à faire de la philosophie ? S’il y a en tout être conscient un besoin de penser, la philosophie sert bien à quelque chose : à la satisfaction de ce besoin. Oui, nous avons besoin de penser ce qui est – aussi absurde soit-il. Oui, nous avons besoin de déserter les calculs de ce qui gagnerait à être selon telle ou telle idéologie, et telle serait la fonction de la pensée dialoguée : braver l’utile, se réjouir de ce qui n’a aucune valeur d’échange, offrir des échappées hors du cycle naturel et social des besoins, bricoler du tissu humain avec des bouts de question et des bouts de réponses contradictoires, prendre le risque de délaisser ses certitudes.

Mais un tel horizon n’est pas un objectif mesurable. Penser pour rien n’est pas une finalité prescriptible : on ne délibère ni n’anticipe le questionnement. On ne peut que s’efforcer de sauvegarder les conditions de son surgissement sans prescription de réussite, sans slogan réducteur. Seulement parce que la capacité de questionner et de penser inutilement est l’ultime rempart contre la moutonnerie et les ténèbres qu’elle génère.

mers-les-bains.jpgLa philosophie procède d’un besoin vital mais les travers de notre société sont tels qu’elle est désormais un luxe, non par sa valeur d’échange (l’esprit critique ne se vend pas, loin s’en faut!), mais par le rare espace de désobéissance – indissociablement intérieur et public – qu’elle ouvre. Dès lors qu’on ose les questionner, les murs ordinaires des vérités toutes faites – aussi apaisantes que fausses – tombent et laissent apparaître un réel énigmatique et par là humain.

Et après tout, n’est-ce pas là la mission inutile de la philosophie : rappeler que le vivant est autre chose que ce à quoi il peut servir.