Je m’emploie ici à faire ce qu’il est d’usage d’interdire dans les dissertations et essais de philosophie : dire « je ».

Ce « je », comme lieu du particulier et de l’opinion, est selon la norme en vigueur ce qui doit être conquis et guéri par l’universel de la philosophie. À la rigueur peut-il être utilisé pour désigner le sujet philosophant à la façon de Descartes. Penser par soi-même, mais en donnant à sa propre idée l’allure d’une implacable validité ou virilité universelle. Comme si ce qu’il reste de mes idées lorsqu’on en a ôté l’influence des autorités devait rester silencieux.

J’ai pourtant envie de revenir sur l’itinéraire d’une surprise personnelle et persistante : comment la réflexion philosophique – que j’ai vécue comme exceptionnellement libre et réconfortante, restée intacte et peut-être même renforcée par l’expérience de pauvreté – peut-elle paraître pour beaucoup élitiste et intimidante ?

Comment l’activité qui m’avait paru la plus égalitaire qui soit – questionner et comprendre, indéfiniment – peut-elle se présenter dans notre culture comme une activité suspendue à quelques attributs sacrés du pouvoir intellectuel : la barbe et un berceau empli de livres ?

De l’arrière-cuisine à la salle des portraits

J’y étais entrée par la porte de derrière, une vieille porte en bois marbrée de rides s’adressant aux enfants vagabonds: “Ici, on se réchauffe et on discute librement avec soi-même”. Il ne m’en fallait pas plus. Sans cérémonie, mes pieds exploraient le carrelage ébréché d’une arrière-cuisine où s’étaient accumulés des parfums de plats et de gâteaux disparus. Des traces d’humanité. À la fenêtre, en enfonçant son nez dans la peau fraiche de la vitre, on pouvait éplucher ou réinventer le réel, ses personnages et ses décors.

Je m’y abritais aussi souvent que possible, emplissant les grands tiroirs des souvenirs dont je ne voulais plus, et cuisinant les autres pour en tirer quelque chose de digeste. Sans livres, j’ai fait comme tant d’autres: j’ai conversé avec les mésanges et les êtres invisibles qui voulaient bien de cette étrange cohabitation. J’ai réfléchi patiemment, longuement, laborieusement, modestement. Avec ce qu’il faut de folie pour refuser à la violence son dernier mot et nourrir la vie jusqu’à la moelle.

Bien plus tard, d’excellents professeurs me guideront dans une immense et flamboyante salle des portraits. Je ne serai plus jamais seule dans ces jeux qu’on pratique sur les tables de la philosophie académique, où vous apprenez l’art de répéter, clarifier et faire discuter entre eux les arguments forgés par des messieurs, dans une dissertation naturellement organisée en trois parties conduisant d’une introduction à la conclusion. Chaque grand thème de la pensée comporte ses “passages obligés” – entendez par là les auteurs incontournables sur la question – qu’il faut relier habilement par de petits ponts rhétoriques. Au fond, vous y agencez des puzzles avec des pièces sélectionnées par l’histoire des idées et ses compilateurs.

Après quelques années d’entraînement, on s’amuse à accroître la difficulté de l’exercice en inventant des plans de construction moins attendus sur des questions plus étonnantes : en matière de raisonnement, tout est possible. Sans cacher l’ennui que lui prodiguait à la longue cette activité, Lévi-Strauss avoue dans ses Tristes tropiques avoir excellé dans l’art de construire en dix minutes une défense philosophiquement argumentée de la supériorité des autobus puis des tramways, conformément au modèle dialectique imposé. J’avoue m’être discrètement amusée, durant mes années de préparation aux concours de l’enseignement, dans cet exercice habituellement reconnu comme austère. S’amuser avec une amie à mijoter une problématique en moins de dix minutes sur n’importe quel sujet au moment de l’apéritif est un de mes meilleurs souvenirs de jeunesse.

À vrai dire, je m’étais laissée aveugler par l’ardeur de mon plaisir. Comme il suffit d’aiguiser son imagination pour repousser les limites de la réflexion philosophique, je ressentais toujours dans cet art une égalité que je ne voyais nulle part ailleurs. À mes yeux, en dépit de tout, la vie restait bien faite : puisqu’aucun compte en banque n’a jamais produit la moindre bonne idée, l’effort de penser est l’arme par laquelle chaque être humain peut sculpter son existence dans la matière du monde, quelle que soit sa condition.

Pire encore, j’avais eu la naïveté de croire que mon utérus n’avait rien à voir avec mes cogitations et qu’il ne leur faisait donc pas obstacle. Il m’aura fallu de nombreuses années pour prendre acte de l’ampleur de mon illusion. Entrée en philosophie par la petite porte plutôt que par le berceau doré d’une bibliothèque parentale, j’en avais oublié ma clandestinité. “J’ai commencé ma vie comme je la finirai sans doute: au milieu des livres”, écrivait Sartre dans Les mots. Il eût fallu naître homme, dans une famille aisée et lettrée pour percevoir que l’activité intellectuelle est l’affaire de ces quelques uns auxquels je n’aurais plus qu’à m’identifier tant bien que mal.

Ces femmes clandestines

Il suffit pourtant d’ouvrir le premier manuel de philosophie à portée de main pour constater cette donnée élémentaire: les idées sont masculines. Comment cela avait-il donc pu m’échapper? On supposera sans doute que des femmes philosophent aujourd’hui et auraient attendu la révolution industrielle pour intégrer l’humanité pensante. Cela expliquerait qu’aucune femme avant Hannah Arendt ne soit mentionnée – même brièvement – dans les manuels. 

Néanmoins l’argument reste faible: il n’y a sans doute jamais eu de période de l’histoire aussi ardue pour la création philosophique. Le consumérisme contemporain impose aux humains une inertie inédite en préconfigurant minutieusement leur périmètre d’activité cérébrale. S’il s’avère que les femmes peuvent aujourd’hui philosopher – ce qui fait cela dit encore débat – c’est qu’elles l’ont toujours pu.

Faut-il donc se révolter contre une lacune des conservateurs du panthéon philosophique ou contre la nature elle-même qui donne l’utérus en privant de la raison? Aussi décisive soit la question pour le destin intellectuel d’une bonne moitié de l’humanité, aucun cours magistral ne m’avait permis de l’explorer. On en comprend les raisons après quelques investigations : le sujet n’est pas assez problématique pour nos éminents philosophes. En proie à d’incessantes batailles spéculatives sur les notions de substance, de vérité, de réalité, de temps, d’espace, de mort, de liberté, de démonstration, de sens, de Dieu, d’âme etc., ils s’accordaient spontanément sur l’incompatibilité entre féminité et pensée. Leurs maigres divergences au cours des siècles se lisent dans les détails de leur fondation rationnelle de la déraison des femmes.

Si pour Platon et Aristote, les femmes sont naturellement privées de raison – ce qui les distingue ainsi essentiellement de leur sage virilité -, Kant leur reconnaît l’entendement… pour mieux prévenir ses lecteurs masculins – ce fameux “nous” qu’il dissocie “des femmes” – des ravages qu’il peut faire. La pratique de la connaissance et du raisonnement précipite les femmes qui s’y adonnent dans une perverse chute, une coupable rébellion contre les desseins de la nature.

“L’étude laborieuse ou la cogitation morose, encore qu’une femme puisse y exceller, anéantissent les avantages qui sont propres à son sexe, et peuvent faire l’objet d’une froide admiration en raison de leur rareté; mais elles affaibliront par là même les charmes par lesquels elles exercent une grande force sur l’autre sexe. Une femme qui a la tête remplie de grec, comme Mme Dacier, ou qui discute à fond le mécanisme, comme la Marquise du Chatelet, pourrait aussi porter une barbe ; car celle-ci exprimerait plus visiblement encore l’air de profondeur qu’elles recherchent.” Kant, Réflexions sur le sentiment du beau et du sublime.

La philosophie ne sied pas davantage que la barbe au doux visage féminin. En s’affublant d’une aspiration naturellement masculine à la connaissance du réel et de ses principes, la femme qui philosophe sacrifierait sa beauté et sa sensibilité. À chacune des deux sortes d’êtres humains correspond selon Kant une sagesse propre : celle des hommes est de raisonner, celle des femmes est de sentir. Une éducation appropriée tient compte de cette distribution naturelle.

Voici qui donne tort à ma confiance enfantine dans la nécessité et l’innocence de la pensée. Je découvre trop tard l’abîme de mon péché contre lequel la lecture de Proudhon m’eût définitivement mise en garde si seulement j’y avais eu accès. Loin d’être vertueuse, la femme philosophe représente selon ses mots “la pire espèce d’affranchie”, celle “chez qui la vertu prend le caractère de l’autorité”. Cette monstruosité ne se solde cette fois-ci pas par une barbe, mais par une collerette de coq. Une femme qui pense est “une poule qui chante le coq”.

Female Figure with Rooster – Figure de femme avec un coq (Olumeye, Ada Turnbull Hertle Fund)

Il est bien regrettable que les textes de nos hommes philosophes sur la question ne figurent pas dans les programmes pédagogiques des universités. Entre femmes, nous nous serions alertées et redressées les unes les autres, ne serait-ce qu’en confessant nos dévergondages métaphysiques. Nous aurions mieux compris pourquoi l’imitation de la barbe masculine nous rendait « trop scolaires » alors même qu’elle donne de la valeur aux dissertations de nos virils collègues. Nous aurions aussi mieux saisi que la sensibilité soit traquée et condamnée dans nos propos alors qu’elle devient gage d’originalité et de bon sens dans ceux des hommes.

Et en analysant nos simulacres de barbe et nos collerettes de coq, nous aurions appris à dire ce « je » qu’on nous demandait de taire.